Mois : décembre 2018

Photo-reportage : « Zoos humains. L’invention du sauvage ».

Pointe-à-Pitre- « Zoos humains. L’invention du sauvage » est une exposition temporaire au Mémorial ACTe. Quatre cents documents et objets sont présentés aux visiteurs jusqu’à ce dimanche 30 décembre 2018. Laissez-vous guider!

Une histoire pas à pas

Vingt-cinq pas au sol guident le visiteur de l’exposition. Ce sont vingt-cinq blocs et/ ou textes en français, en anglais et en créole, qui présentent l’histoire des zoos humains. Des être humains sont arrachés à leurs terres natales et exhibés dans de véritables zoos humains, des cirques, des villages indigènes, lors des Expositions universelles ou coloniales en Europe et dans le monde entier. (voir mon article du 25 décembre 2018: « Sauvages. Au cœur des zoos humains » : un film à voir !). Il existe deux cents principales exhibitions ethnographiques en Europe et ailleurs dans le monde entre 1850 et 1940.

Des ultramarins exhibés

Mon photo-reportage propose quelques images sur l’histoire des exhibés des Départements et Régions d’outre-mer, des Territoires d’outre-mer et des populations locales (par exemple les Bretons, les Alsaciens, les Irlandais) dans les expositions en France hexagonale et en Europe.

On y apprend qu’en 1882, des premiers Caraïbes sont exhibés. Ce sont des Kali’na de Guyane au Jardin d’Acclimatation de Paris, suivis en 1883 des Kali’na du Suriname à l’Exposition coloniale d’Amsterdam. En 1892, d’autres Kali’na et Lokono (ou Arawak) sont exhibés à Paris. Dès 1889, des pavillons guadeloupéen et martiniquais sont construits lors de l’Exposition universelle. Les Antillais reviennent en 1900 lors de l’Exposition universelle à Paris, en 1909 et 1922 à l’Exposition coloniale de Marseille, en 1927 à l’Exposition coloniale de la Rochelle, et enfin en 1931 à Vincennes.

« A l’issue de l’exposition de 1931, les Antilles et la Guadeloupe ne quittent plus les espaces de mises en scène coloniales, notamment à l’occasion du Tricentenaire des Antilles (1935), pour l’Exposition internationale de 1937 ou pour le Salon de la France d’outre-mer en 1940. Sur près d’un siècle, s’est ainsi construite une image spécifique de la Martinique et de la Guadeloupe à travers ces différentes expositions : sur-folklorisation des populations antillaises, présence quasi exclusive des femmes figurant en habit traditionnel, valorisation des Antillais par rapport aux Africains présentés comme « sauvages », tout comme les Kali’na de Guyane ou les Kanaks de Nouvelle-Calédonie » (texte extrait de Guadeloupéens et Martiniquais dans les Expositions en France).

Les photos, les affiches, les cartes postales vues dans le musée sont disponibles sur le Pinterest officiel du groupe de recherche Achac.

Des populations locales aussi exhibés

Lors du débat, après la projection de « Sauvages. Au cœur des zoos humains » du mardi 18 décembre 2018 au Mémorial ACTe, l’historien Pascal Blanchard raconte qu’un élève lui a demandé le matin pourquoi il y a des photos de Bretons dans l’exposition. « J’ai dû lui expliquer pourquoi on a exhibé des Bretons, des Alsaciens, des Irlandais. Dans sa tête, pour lui, le sauvage ne pouvait être que noir. Il m’a dit donc il y a des sauvages blancs. Je lui ai dit il n’y a pas de sauvage blanc. A un moment, on invente son sauvage. Et dans l’histoire de la République, les Bretons étaient les sauvages. Parce qu’ils n’étaient pas parfaitement dans le moule républicain tel que l’on attendait. Comme pour les Irlandais qui étaient des sauvages pour les Anglais. Je lui ai dit n’importe qui peut être le sauvage de n’importe qui. Puisque c’est une construction de l’imaginaire. En fait, c’est sa propre violence au fond de soi, qui fabrique le sauvage de l’autre. Je lui ai dis toi comme moi un jour, si tu avais le pouvoir, si tu décidais que tu devais me mettre dans un parc, tu me mettrais si tu voulais me dominer pour m’exploiter. C’est Lilian qui explique souvent aux enfants. N’oubliez pas une chose. Je vais faire du Thuram pendant deux secondes. C’est s’il y a eu des discours racistes, si on a tenu ce discours sur les noirs, c’est parce que quelques-uns quand ils exploitaient les champs de coton, ils gagnaient beaucoup d’argent en évitant de payer les gens qui ramassaient le coton. Il y a toujours une raison économique à la domination ».

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Salaura DIDON

« Sauvages. Au cœur des zoos humains » : un film à voir !

Pointe-à-Pitre- Dans la salle des congrès et des arts vivants du Mémorial ACTe, mardi 18 décembre 2018 à 18h30, le public est venu nombreux assisté à la projection-débat de « Sauvages. Au cœur des zoos humains », un film d’une 1h30 réalisé par Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet. La voix-off est celle d’Abd Al Malik.

Le premier documentaire sur la question

Pour la première fois, un documentaire montre six portraits d’exhibés arrachés à leurs terres natales. Ils sont présentés comme des « sauvages » et des « montres » dans de vrais zoos humains, des cirques, des villages indigènes, lors des Expositions universelles ou coloniales en Europe et dans le monde entier de 1810 à 1940. Ces lieux ont accueilli plus d’un milliard et demi de visiteurs qui découvrent trente-cinq mille exhibés et figurants. Un voyage imaginaire. Un divertissement incroyable. C’est la mise en scène d’un regard très particulier sur des mondes lointains, devenus si proches dans ces espaces.

« La plupart des visiteurs de ces zoos humains n’ont jamais été en Afrique, n’ont jamais été aux Antilles, n’ont jamais été en Amérique du Sud, n’ont jamais été aux XIXème siècle, au début du XXème en Asie. Et donc ils ont cru rencontrer l’autre dans des espaces très particuliers. Cela leur a fait un imaginaire. Et de cet imaginaire, donc de la fiction, donc du faux, bien souvient c’était supérieur au vrai », affirme Pascal Blanchard.

A l’époque, les spectateurs payent leur ticket pour voir le « sauvage » et achètent beaucoup de souvenirs, des cartes postales quand ils se rendent au village noir ou à l’Exposition coloniale. Ils sont d’ailleurs fiers de raconter qu’ils ont vu le « sauvage » en écrivant devant et derrière les cartes postales. Un jeu imaginaire.

Les affiches des expositions mettent en scène du spectaculaire, presque de la dangerosité, du sexuel avec des corps dénudés. La littérature relate la place de ces spectacles dans la société et le ressenti des visiteurs devant les corps des autres. Les spectacles sont un véritable succès jusqu’au moment où ils disparaissent au profit du cinéma.

La communauté de réception du film découvre aujourd’hui le destin tragique de :

  • Petite Capeline, Fuégienne de Patagonie (Chili actuel)
  • Tambo, Aborigène d’Australie,
  • Moliko, Kali’na de Guyane,
  • Ota Benga, Pygmée du Congo,
  • Marius Kaloïe, Kanak de Nouvelle-Calédonie,
  • Jean Thiam, Wolof du Sénégal.

L’important travail de recherches, des archives inédites, ainsi que le témoignage des descendants visent à rendre hommage aux exhibés, et mettre en évidence la mémoire sur l’existence de leurs ancêtres.

Ce film présente les analyses et les commentaires des meilleurs spécialistes internationaux sur la problématique tels que Lilian Thuram, Benjamin Stora, John Mackenzie, Achille Mbembe, Nicolas Bancel, Nanette Jacomijn Snoep, Gilles Boëstch, Robert Rydell.

Un débat instructif et pédagogique

La projection du film est suivie d’un débat animé par l’historien Pascal Blanchard et Lilian Thuram. La discussion permet de comprendre comment nos sociétés occidentales ont mis en place une industrie du spectacle, des grandes fêtes populaires et ont fabriqué une représentation stéréotypée de l’« Autre » pour légitimer la domination coloniale et la hiérarchie des races. Pour l’historien, on est passé « d’un racisme scientifique à un racisme populaire ».

Une lycéenne demande « Pourquoi on n’en parle pas des zoos humains dans les lycées ? »

Lilian Thuram répond : « Les professeurs ne sont pas toujours au courant de ces histoires. Et depuis que nous faisons des expositions à Paris et en Belgique (…), aujourd’hui, il y a plus de professeurs qui en parlent. Donc voilà pourquoi on fait ces choses-là pour justement pouvoir vous éduquer à comprendre ce qui s’est passé dans le passé ».

Pascal Blanchard ajoute : « Le rythme entre le temps de la recherche et que cela arrive dans les manuels scolaires est extrêmement lent. C’est très lent parce que cela oblige à la fois à avoir des chercheurs qui vont irriguer un peu un travail de recherches, qui vont faire que ces questions vont devenir importantes dans le domaine de la recherche. On a vu arriver vers 2012-2013 certains manuels scolaires qui ont commencé à parler des zoos humains, qui ont commencé à parler de ces questions. Parce qu’il commençait à avoir des chercheurs dessus. Parce que des émissions de télévision ont en parlé. Parce que des expositions l’ont fait. Mais c’est aussi un rapport toujours compliqué. Parce que dans les manuels scolaires, vous avez aussi le travail des politiques, de définir quelles sont les priorités dans les manuels scolaires. Donc, vous avez un rapport aussi indirectement à savoir ce qui fait ou non parti de l’éducation. Et c’est un rapport de force. Quoi qu’on en pense, ce n’est pas qu’un rapport au savoir. C’est aussi un rapport à qu’est-ce qui est considéré comme prioritaire, qu’est-ce qu’on doit enseigner, quels sont les sujets qui doivent être abordés. Quand vous le verrez cette année, les nouveaux programmes, par exemple, sont beaucoup critiqués par pas mal d’entre nous. Parce que la place de l’immigration, la place de l’esclavage, la place de la colonisation, la place du travail sur les stéréotypes a été extrêmement réduit dans les prochains programmes des Secondes et des Premières notamment, pas encore ceux de Terminal puisqu’on ne les connait pas intégralement. Et on a pu constater que c’était extrêmement réduit ou noyé dans la masse des sujets, et que cela allait régresser par rapport aux années précédentes. Donc, ce n’est pas simplement le fait que cela existe. C’est aussi un rapport de force pour que ces programmes puissent être présents ».

Très peu de religieux chrétiens ont dénoncé les zoos humains au nom de la morale. Des ordres missionnaires en Belgique et en Italie organisent des expositions pour montrer les convertis avant et après le christianisme. Les spectacles sont principalement critiqués par le monde intellectuel, et les premiers penseurs issus des mondes non occidentaux.

Les recherches, l’exposition et la réalisation du film

Une question de recherche si peu connue, et si peu travaillée par ses prédécesseurs. Cette histoire présente très peu de sources, et elle a besoin d’être reconstituée comme un puzzle. Il a fallu se baser sur les images produites sur ces spectacles pour arriver à déconstruire ces mêmes spectacles et comprendre comment ils fonctionnaient.

Composé de beaucoup très belles images en travelling, le documentaire a nécessité 15 ans de travail au total pour réaliser le film qui a mis quatre ans avec Bruno Victor-Pujebet, et faire l’exposition. L’historien revient sur les difficultés rencontrées, les joies et les peines. Après sept mois de négociation, l’équipe a tourné à l’intérieur du Jardin d’acclimatation à Paris où se trouve la Fondation Louis Vuitton construite sur un cimetière indien.

Afin de retrouver les collections, ils sont une centaine de chercheurs et de documentalistes à travailler sur la question.

« 90 000 kilomètres à travers le monde. Parce que pour faire six portraits qui fonctionnent, on en a tourné quatorze qui ne fonctionnent pas. Parce que vous n’arrivez pas forcément à trouver l’adéquation entre les témoignages, le récit, les descendants. Vous voulez faire l’histoire de Malabares, le comptoir des Indes n’a pas réussi. On a voulu raconter l’histoire d’un Aïnou au Japon, nous n’avons pas trouvé de descendant de cet Aïnou. On voulait raconter l’histoire à un moment en Algérie d’une troupe qui avait été exhibée. Cela ne marchait pas au niveau des archives. Vous partez sur une hypothèse et des fois vous ne trouvez pas le résultat. Et vous ne trouvez pas forcément l’émotion. Donc, il y a des portraits qui n’ont pas été fait au final. De tout ce qu’on avait écrit, ces six-là. Parce que cela s’est fait comme ça. Parce qu’on trouve Sylvette un moment qui vient raconter l’histoire de son papa Marius et que vous n’avez plus rien à dire quand elle parle. Elle est là. Moliko est une histoire qui se fait. La scène que vous voyez avec les Indiens Kali’na quand on ouvre la photo en temps réel dure six heures. Pendant une heure et demie, ils ne parlent pas. Et après la première heure, ils se mettent à parler en Kali’na. On ne comprend rien. Ils sont incapables de parler en français. Vous ne pouvez pas le raconter dans un film. Cette scène-là fait deux minutes. En réalité, le film devrait faire cinq heures parce que les silences ont plus à dire en termes de mémoire retrouvée. Et ce qui est très fort à dire, parce que c’était entre nous et eux. On laisse la photo au final. Ils nous ont demandé dix fois si on laissait vraiment la photo. On leur a dit dix fois oui elle est pour vous. C’était de dire qu’on avait pris et qu’on avait réfléchi en amont de venir avec la photo pour leur laisser la photo. Avec ce geste, on avait compris avant que c’était important. C’est marrant parce qu’en Australie, la même question nous a été posée : est-ce qu’on laissait la photo ? Tout ne peut pas se raconter parce que c’est compliqué. Il y a des choses qui passent. C’est aussi un film pour lequel vous devez arriver à toucher un public dans un temps court avec plusieurs récits. Donc des fois, vous travaillez pendant des mois sur une histoire et elle ne marche pas. Les Aïnous étaient pour nous un sujet essentiel, on n’a pas trouvé le fil pour le raconter », explique Pascal Blanchard.

A l’époque, le nombre de témoignages des exhibés survivants est faible. Il existe quelques témoignages écrits de livre, comme celui d’un Indien du Canada qui a raconté son récit en Europe.

« Sur les 35 000 exhibés, on doit connaître à peu près une vingtaine de témoignages plus ou moins de bonnes qualités parce que souvent ce ne sont pas eux-mêmes qui ont écrit, ce sont des gens qui ont repris leur parole. Pour la plupart d’entre eux, on ne sait rien. On ne sait pas s’ils sont rentrés traumatisés. On ne sait pas ce qu’ils ont pensé en revenant. On ne sait pas comment ils ont vécu dans leur société. On ne sait même pas s’ils ont raconté l’histoire dans les sociétés dans lesquelles ils sont rentrés », précise l’historien.

Ils ont dit

La collaboration entre Pascal Blanchard et Lilian Thuram commence en 2008. Ils se sont rencontrés au centre culturel de Barcelone quand il était joueur de football.

« J’avais été interpellé par ce jeune chercheur. J’ai commencé un peu à suivre. Et lorsque j’ai monté ma Fondation en 2008, je lui ai demandé de venir un peu m’éduquer sur certains sujets. Et cela a amené à faire pas mal de choses après, dont ce documentaire que vous avez vu », confirme Lilian Thuram.

Pascal Blanchard et Lilian Thuram ont trouvé un compromis sur la manière de finir l’exposition à Paris en termes d’émotions. La proposition de Lilian est retenue : celle de mettre une ombre de la Vénus Hottentote, Saartjie Baartman, au lieu de montrer le moulage de cire du corps de l’Africaine.

« Travailler à deux, j’aime bien travailler toujours en équipe, oblige à se questionner mutuellement. On n’est pas toujours d’accord sur la manière dont on va dire les choses. On n’est pas forcément d’accord sur pourquoi on va prioriser telle ou telle question. Et travailler en commun avec nos points de vue différents, avec nos approches différentes, avec nos méthodologies différentes. Il va toujours être plus dans l’émotionnel. Il va toujours essayer de faire parler les gens sur eux-mêmes. Il va essayer d’arriver à aller chercher, ce qui dans son propre récit, va pouvoir être mis en exergue sur un projet d’exposition », estime l’historien.

Qui sont-ils ?

Lilian Thuram est le commissaire général de l’exposition. En 2008, il crée la Fondation Lilian Thuram-Education contre le racisme. En 2014, il reçoit le prix de l’Ethique de la Fondation Keba Mbaye au Sénégal. Il devient Docteur Honoris causa de l’Université de Stockholm en septembre 2017. Il est champion du monde (1998), champion d’Europe (2000), vice-champion du monde (2006), et auteur de Mes étoiles noires. De Lucy à Barack Obama (Philippe Rey, 2010 ; Points, 2011) et de Tous super-héros. La coupe de tout le monde (Delcourt, 2018).

Pascal Blanchard est le commissaire scientifique de l’exposition. Il est historien, chercheur au Laboratoire Communication et Politique (CNRS), spécialiste du « fait colonial », de l’histoire des immigrations et des décolonisations. Il est un des co-directeurs de l’ouvrage Sexe, races et colonies. La domination des corps du XVème siècle à nos jours (La Découverte, 2018). Il est le co-directeur du groupe de recherche Achac. C’est un collectif de chercheurs composé d’un réseau international d’universitaires depuis 1989, qui travaillent sur plusieurs champs relatifs aux questions coloniale et postcoloniale. Depuis 1995, le Groupe de recherche Achac travaille sur l’étude des stéréotypes et les représentations de l’Autre, avec notamment l’histoire des « zoos humains ».

L’exposition «Zoos humains. L’invention du sauvage » est visible du mardi au dimanche au Mémorial ACTe jusqu’au 30 décembre 2018.

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Salaura DIDON

La Guadeloupe, un Département français d’Amérique

La Guadeloupe est un département et une région d’outre-mer (DROM). C’est une région monodépartementale et une région ultrapériphérique (RUP) européenne, située dans la mer des Caraïbes (en référence à la population amérindienne Karibs -Caribs ou Caraïbes- décimée) à près de 7000 kilomètres et à 8 heures d’avion de la France hexagonale.

Le contexte historique

Lors de son deuxième voyage le 4 novembre 1493, Christophe Colomb débarque en Guadeloupe rebaptisée en référence au monastère espagnol de Santa Maria de Guadalupe de Estremadura, érigé en 1340 par le roi Alphonse XI de Castille et Léon. En 1635, les Français avec Jean du Plessis en Guadeloupe et Pierre Belain d’Esnambuc en Martinique jettent les premiers fondements de la colonisation après avoir déjà connu une première expérience de colonisation française sur l’île Saint- Christophe en 1625, aujourd’hui Saint-Kitts.

La Guadeloupe a connu une première abolition de l’esclavage qui a duré sept ans (1794-1802) décrété par la Convention. La guerre insurrectionnelle de 1802 oppose les militaires noirs aux hommes du général Richepance envoyés par Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage. Cette guerre antiesclavagiste est singulière et est menée par des officiers noirs et de couleur comme le Commandant Joseph Ignace et le Colonel Louis Delgrès. Ils ont été recrutés quelques années auparavant par les troupes régulières de l’armée française pour faire échec à l’alliance des Blancs esclavagistes, qui ont pactisé avec les Anglais, en réponse à l’abolition de l’esclavage, afin de préserver leur plus-value humaine.

La seconde et dernière abolition date de 1848. Les Africains, devenus esclaves en Guadeloupe, ont toujours lutté pour leur liberté, gagnée par le sang versé.

La dimension géographique

La Guadeloupe ou « Gwadloup » en créole guadeloupéen est un archipel de 1702 km², constitué de cinq groupes d’îles. D’abord, la Guadeloupe continentale (1438 km²) comprend deux îles principales séparées par la Rivière Salée: Grande-Terre à l’Est (590 km²) reliée par le pont de la Gabarre et le pont de l’Alliance à l’île de Basse-Terre à l’Ouest (848 km²). A quelques encablures du papillon, nous distinguons les cinq dépendances ou îles du sud représentées par Marie-Galante (158 km²), surnommée « la Grande Galette » au sud, la Désirade à l’est (22 km²), puis Petite Terre et l’archipel des Saintes (avec Terre- de- Haut et Terre- de- Bas) au sud ouest (14 km²).

Les aspects démographiques et linguistiques

Selon l’INSEE, la population de la Guadeloupe compte 394 110 habitants au 1er janvier 2016. Il est difficile de fournir des données sur la répartition ethnique de la Guadeloupe. Les populations autochtones d’autrefois, les Caraïbes et les Arawaks ont quasiment disparu. Ils ont été remplacés par des communautés diverses qui sont le produit de l’esclavage et de l’implantation coloniale. Aujourd’hui, la Guadeloupe est composée d’une population pluriethnique et allogène. La majorité des descendants d’origine africaine cohabitent avec les descendants des « Petits Blancs » ou « 36 mois » appelés « Blan Peyi ou Blancs-Matignon » en Guadeloupe, les « békés » en Martinique qui détiennent le pouvoir économique, les « Mulâtres », les Indiens d’Inde du Sud, les descendants d’immigrants tels que les Syro-libanais, et les Français de l’hexagone. « La Guadeloupe comporte une grande diversité ethnique en des groupes assez étanches : 80% de mulâtres et de Noirs, 10% d’origines indiens du Sud-Est asiatique, 4% de Blancs créoles (« békés »), 5% de métropolitains, pour la plupart fonctionnaires temporairement présents, et une petite communauté syro-libanaise » (BELORGEY Gérard, BERTRAND Geneviève. Les DOM-TOM, La Découverte, 1994, p. 58). La population blanche se partage entre d’une part les « Blan Peyi » parlant le français et le créole et d’autre part, les Français de l’hexagone qui résident souvent temporairement en Guadeloupe et qui ne parlent que le français. Les Noirs, les Blancs et les « Mulâtres » vivent principalement dans la Guadeloupe continentale (Grande-Terre et Basse-Terre), sur l’île de Marie-Galante et l’île de Terre-de-Bas aux Saintes. Depuis 1648, l’île de Terre-de-Haut aux Saintes est habitée par la majorité des descendants des corsaires bretons, normands et poitevins. Très peu d’esclaves y ont été importés. Le manque d’eau et l’aridité de la terre n’ayant pas favorisé la culture de la canne à sucre, les premiers Saintois se sont recyclés dans la pêche, seule ressource disponible. Il n’existe pas vraiment de données concernant les autres communautés linguistiques. Les arabophones proviendraient du Liban et de la Syrie ; les tamouls du Tamil Nadu et du Sri Lanka. La plupart de ces groupes linguistiques parlent le français, le créole, et la langue ancestrale d’origine devenue secondaire. Nous remarquons aussi la présence d’immigrants francophones avec les Haïtiens, d’anglophones avec les Dominicais et les Sainte-Luciens et d’hispanophones de la République Dominicaine.

Les habitants, en majorité des afro-descendants, parlent le français et le créole. Ce phénomène linguistique est appelé la diglossie. C’est le fait pour une communauté donnée de parler deux langues, l’une à usage domestique et l’autre à usage véhiculaire ou officielle. Le français, langue officielle depuis la Révolution de 1789 et langue principale de communication dans la vie quotidienne, est réservé à l’administration, à l’écrit, à l’école, aux médias, à la promotion sociale. Apparu au moment de l’esclavage, le créole, langue vernaculaire et locale est devenue un symbole de résistance. La langue de la liberté et de la mémoire collective. La langue maternelle de la majorité des habitants de la Guadeloupe, cumule une fonction sociale de communication et une fonction émotionnelle. Le créole s’apprend (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement Secondaire), apparaît dans la publicité, les prospectus d’informations sociales et médicales, l’administration, les plaques de rues, les panneaux à l’entrée des villes, et les médias. « De nos jours, la langue créole est aussi la langue des émissions de radio et de télévision, des discours politiques et autres types de textes relevant plutôt de la langue formelle, scripturale » (LUDWIG Ralph. Langues en contact : Évolutions du créole guadeloupéen. In Créoles de la Caraïbe. Karthala CERC, 1996, p. 58). Les habitants s’approprient ces deux langues et les emploient en fonction des situations.

Le contexte économique actuel

En 2017, 22% de la population active âgée de 15 ans ou plus est au chômage, soit 35 000 personnes selon le Bureau International du Travail (BIT). C’est le taux le plus élevé des départements d’Amérique. Il concerne les jeunes actifs, les ouvriers, les peu ou pas diplômés et les femmes, avec un écart de trois points entre les deux sexes. Le chômage est au alentour de 9% en France hexagonale.

De plus, le taux d’emploi est stable pour la période, avec des hommes plus actifs que les femmes: 36% des femmes ont un emploi contre 43% des hommes. Comme elles sont déjà maman, les femmes ont plus de difficultés à avoir un emploi.

Enfin, le sous-emploi touche 12% des actifs occupés en Guadeloupe, soit 14 000 personnes. Il affecte les femmes, les jeunes, les ouvriers qualifiés ou non, et les employés non qualifiés.

Une situation préoccupante pour les syndicats locaux. Pour l’INSEE, les causes évoquées sont: une économie ultramarine fragile, des marchés de travail étroits, un retard en matière de formation, un faible niveau de qualification, des secteurs d’emplois exigeant des compétences spécifiques. A partir des ces éléments, nous pouvons encore chercher et questionner les véritables causes qui incitent des jeunes qualifiés qui postulent en vain en Guadeloupe, à aller chercher du travail en France hexagonale ou ailleurs en dernier choix. Un exil programmé?

Rappelons que c’est, en effet, dans cet univers politique, linguistique et sociodémographique que les journalistes guadeloupéens exercent leur profession.

Une brève présentation de la Guadeloupe est nécessaire pour comprendre les articles à venir dans K@ribbean Newsweek. Et comme dit un proverbe africain, « lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens ».

*Source image d’entête de la carte de l’archipel : Fond régional Réseau Canopé de la Guadeloupe

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Salaura DIDON